La question est de savoir si le sexe biologique, les chromosomes, les hormones et l'anatomie sont réellement aussi binaires qu'on nous l'a toujours dit. Et il s'avère que la réponse est moins évidente que ne le supposent la plupart des gens, y compris de nombreux scientifiques.
L'argument le plus couramment utilisé pour défendre cette vision binaire est l'anisogamie : le fait que les espèces à reproduction sexuée produisent deux types distincts de gamètes, les grands (les ovules) et les petits (les spermatozoïdes), sans forme intermédiaire. C’est vrai, l’anisogamie est l’une des caractéristiques les plus constantes de la reproduction sexuée dans tout le règne animal, et personne ne la conteste. Mais se baser uniquement sur les gamètes pour définir la totalité du sexe biologique, notamment chez l’être humain, revient un peu à définir une personne par son groupe sanguin. Cela ne rend compte que d’une seule dimension biologique tout en en ignorant des dizaines d’autres, et fonder toute une théorie de la biologie humaine sur une seule caractéristique, aussi constante soit-elle, n’est pas la manière dont la science est censée fonctionner.
Le sexe biologique ne se définit pas uniquement par les gamètes. Il résulte d’un ensemble de facteurs : la constitution chromosomique, la structure des gonades, la production hormonale, la sensibilité de chaque tissu à un signal hormonal donné, ainsi que la manière dont tous ces éléments interagissent tout au long du développement. Et à chacun de ces niveaux, la variation n’est pas l’exception ; c’est la règle.
Au-delà de XX et XY
Prenons d’abord les chromosomes. Le modèle standard est simple : XX signifie « femme », XY signifie « homme ». C’est clair, facile à retenir, et on l’enseigne dès la petite enfance comme s’il s’agissait d’une vérité aussi immuable que le tableau périodique. Mais les chromosomes ne sont pas un plan qui s’exécute de lui-même. Ils portent des gènes, et ces gènes doivent être lus, interprétés, puis activés ou désactivés par une cascade de signaux moléculaires qui se déploie tout au long du développement et se poursuit tout au long de la vie.
Certains des gènes les plus essentiels au développement sexuel ne se trouvent même pas sur les chromosomes sexuels. D’autres sont présents tant chez les hommes que chez les femmes, mais s’expriment différemment selon le moment, le contexte hormonal et les signaux moléculaires qui peuvent être modifiés par l’environnement et l’expérience, un processus connu sous le nom d’épigénétique. Un même segment d’ADN peut produire des résultats différents selon que certains gènes sont activés ou désactivés, et ces activations ou désactivations peuvent être influencées par divers facteurs, allant de l’exposition prénatale aux hormones au stress en passant par la nutrition. Il s’agit là d’une des découvertes les mieux établies en génétique.
Ajoutons à cela le fait que les protéines qui reçoivent et traduisent les signaux hormonaux – le mécanisme moléculaire qui permet à la testostérone ou à l’œstrogène d’agir concrètement à l’intérieur d’une cellule – varient d’un individu à l’autre d’une manière qui modifie de façon significative la façon dont le corps et le cerveau réagissent à un même environnement hormonal. Deux personnes présentant des chromosomes identiques et des taux hormonaux similaires peuvent se développer de manière très différente selon l’efficacité avec laquelle leurs cellules interprètent ces signaux. Cette dichotomie est déjà complexe avant même d’avoir quitté le niveau moléculaire.
Et puis il y a les hormones. La testostérone est couramment décrite comme l’hormone masculine, et l’œstrogène comme l’hormone féminine, une simplification si répandue qu’elle en est devenue presque invisible. Pourtant, ces deux hormones sont présentes dans tous les corps humains ; elles sont produites non seulement par les gonades, mais aussi par les glandes surrénales, par les cellules adipeuses et même par le cerveau lui-même, qui synthétise localement ses propres hormones stéroïdiennes pour réguler les fonctions cognitives et l’humeur, parfois indépendamment du statut reproductif. En dehors d’événements spécifiques comme la grossesse ou l’ovulation, les taux moyens d’œstrogènes et de progestérone ne diffèrent pas de manière aussi spectaculaire entre les hommes et les femmes qu’on le suppose souvent. Et bien que la testostérone soit en moyenne plus élevée chez les hommes, ses taux fluctuent tout au long de la vie et réagissent au comportement, au stress, au contexte social et à l’âge de manière tout sauf figée. Les comportements nourriciers font baisser la testostérone chez les hommes ; les pensées sexuelles peuvent l’augmenter chez les femmes. Ces phénomènes reflètent à quel point la biologie hormonale est en réalité dynamique et dépendante du contexte, et ils s’opposent de front à tout modèle qui considère les profils hormonaux comme stables, binaires et biologiquement prédéterminés.
Tels sont les arguments au cœur de l’ouvrage d’Agustín Fuentes publié en 2025, *Sex Is a Spectrum: The Biological Limits of the Binary*. Fuentes, anthropologue biologiste à l’université de Princeton, prend soin de ne pas nier la réalité du sexe biologique ni le fait que la grande majorité des êtres humains se développent selon des trajectoires que nous reconnaissons comme masculines ou féminines.
Ce qu’il remet en cause, c’est l’hypothèse selon laquelle ces deux résultats représenteraient des catégories naturelles distinctes séparées par une frontière nette, plutôt que les positions les plus courantes le long d’un espace biologique continu et multidimensionnel. Le binaire, selon lui, est une description utile des résultats les plus fréquents, et non une carte précise de l’ensemble du territoire biologique.
Ce qui se passe dans le cerveau
C’est peut-être dans le domaine du développement neurologique que cette complexité est la plus frappante. Pendant des décennies, les neurosciences ont fonctionné en partant du principe que les cerveaux pouvaient être classés en types masculins et féminins, avec des structures distinctes et des fonctions caractéristiques découlant du sexe biologique. Des ouvrages grand public ont été écrits à ce sujet, des interventions thérapeutiques et éducatives ont été conçues autour de cette idée, et celle-ci est devenue l’une de ces notions qui sont passées de l’hypothèse scientifique au sens commun culturel sans rencontrer de résistance notable en cours de route.
Les recherches réelles se sont toutefois révélées bien plus ambiguës que ne le laisserait supposer cette évolution.
Une analyse à grande échelle publiée dans les Proceedings of the National Academy of Sciences a examiné les données d’imagerie cérébrale de plus de 1 400 personnes et a révélé que très peu d’entre elles possédaient un cerveau composé exclusivement de caractéristiques situées à l’extrémité « masculine » ou à l’extrémité « féminine » des distributions mesurées. La grande majorité des cerveaux formait une mosaïque : certaines caractéristiques plus couramment associées aux hommes, d’autres plus couramment associées aux femmes, combinées selon des schémas largement propres à chaque individu. Lorsque les chercheurs ont cherché à déterminer si les personnes se regroupaient en deux types de cerveaux distincts, ils ont constaté que ce n’était pas le cas. Les catégories se fondaient en un continuum lorsqu’on les examinait avec suffisamment d’attention.
Cette mosaïque ne résulte pas du hasard. Elle est le produit des mêmes processus multifactoriels qui façonnent le reste de la biologie sexuelle : le patrimoine génétique, l’exposition hormonale au cours de différentes phases de développement, ainsi que l’influence continue de l’environnement et des expériences tout au long de la vie. Ces facteurs ne s’additionnent pas simplement de manière prévisible ; ils interagissent, et un même signal hormonal peut produire des résultats différents selon les tissus concernés, les gènes actifs et le moment du développement où il intervient.
Dans ce cadre, l’identité de genre ne résulte pas d’un simple « interrupteur » organisateur, mais de l’histoire cumulée de ces interactions au sein des circuits cérébraux impliqués dans la perception de soi, l’incarnation et la cognition sociale. Des études de neuroimagerie montrent que ces circuits réagissent de manière préférentielle aux stimuli correspondant à l’identité de genre vécue par une personne, quel que soit le sexe attribué à la naissance, ce qui suggère que ce que nous appelons l’identité de genre n’est pas une étiquette sociale imposée à une biologie neutre, mais une caractéristique profondément ancrée dans la manière dont le cerveau représente le soi.
Ce que la science a dû désapprendre auparavant
Rien de tout cela ne signifie que le sexe biologique n’est pas réel, ni que les schémas que nous observons entre les hommes et les femmes au sein des populations sont dénués de sens. Ils sont réels, et ils ont de l’importance. Mais l’histoire de la science regorge de cas où une catégorie qui semblait aller de soi s’est avérée, après un examen plus approfondi, bien plus complexe que ne le permettait le modèle dominant. Prenons l’un des principes les plus fondamentaux de toute la biologie, le dogme central, c’est-à-dire l’idée que l’information génétique ne circule que dans un seul sens : de l’ADN à l’ARN, puis à la protéine. Il est enseigné dans toutes les classes de biologie depuis des décennies comme l’un des piliers de la science moderne. Au début de cette année, une étude publiée dans *Science* a décrit des protéines bactériennes qui utilisent leur propre structure comme un moule pour synthétiser de l’ADN, contournant ainsi complètement la matrice d’acide nucléique. Un principe que des générations de scientifiques avaient appris à considérer comme établi s’est avéré devoir être révisé.
Il convient de garder à l’esprit que chaque fois que des affirmations sur le genre et la biologie sont présentées comme des vérités évidentes, il est important d’en remettre en question la validité. Le débat public à ce sujet repose, au moins en partie, sur le postulat selon lequel le sexe biologique est un fait clair, fixe et binaire que la science a établi. Ce que les recherches récentes semblent en réalité indiquer, c’est que le sexe est un espace biologique multidimensionnel, que les frontières entre les catégories sont moins nettes que ne le laisse entendre la version des manuels scolaires, et que les personnes qui ne correspondent pas aux représentations les plus courantes ne sont ni des exceptions ni des cas contraires à la règle, mais font partie du même continuum biologique qui produit cette règle en premier lieu. Le Mois de la fierté, entre autres, semble être un moment opportun pour se demander si la certitude dont on parle partout et dans tous les débats a jamais été aussi solide qu’on le prétendait.








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